Deux messieurs sur la plage – Michaël Köhlmeir

Traduit de l'allemand (Autriche) par Stéphanie Lux,
Ed. Jacqueline Chambon, septembre 2015, 250 pages.


Lu le 16/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

9782330053093-2
En 1929, sur une plage de Californie, eut lieu la rencontre improbable de deux Anglais : Charlie Chaplin, le tramp des bas-fonds londoniens, et Winston Churchill, l’aristocrate qui allait bientôt sauver l’Angleterre de la barbarie nazie. Ils se découvrirent un ennemi commun : leur mélancolie, et décidèrent que chaque fois que l’un d’eux serait en proie au “chien noir”, nom que donnait Churchill à sa dépression, il appellerait l’autre à l’aide. Et c’est ce qu’ils firent. (Description par l’éditeur.)

Hormis leur nationalité britannique, rien ne prédisposait ces deux icônes de l’Histoire du XXe siècle de nouer une profonde amitié que seul la mort les sépara. Charlie Chaplin est un héros de mon enfance, c’est un des premiers artistes que j’ai fait découvrir à mes enfants très tôt dans leur vie. À l’instar de Camus, Chekhov, Bowie… il est un de mes guides spirituels, son portrait et des affiches de ses films égaient les murs de notre maison. C’est un génie humaniste/un humaniste génial qui a rendu le monde meilleur de son vivant et continue de le faire en nous donnant de l’espoir par le rire. Chaplin est intemporel, est universel. Mais il ne m’a jamais trompée, j’ai toujours su qu’il était un clown triste.
Ce qui est incroyable avec cette lecture est que j’ai redécouvert mon amour oublié pour Churchill. Je suis perplexe devant cet oubli. Cela fait plusieurs mois que Churchill se rappelle à mon bon souvenir : en voyage à Prague, en promenade un soir dans les rues alors désertes du quartier Malá Strana, je tombe un soir nez à nez avec son buste érigé à côté de l’ambassade du Royaume-Uni. L’inscription en tchèque sur le socle dit ceci : In the war the determination, in the loss the defiance, in the victory the generosity, in the time of peace the good will… Récemment, la série retraçant le règne de la reine Elizabeth II, The Crown, est arrivée sur Netflix. Et devinez qui en est un des personnages principaux ? Sir Winston Churchill, of course, incarné par le brillant John Lithgow.
Et voici que ce livre saute à mes yeux du tréfonds de ma bibliothèque me suppliant de le prendre dans mes mains. Oh, Michaël Köhlmeir, je viens de lire ce qui semblait être une histoire d’amitié entre deux hommes impliquant un chien qui se noie. Deux messieurs sur la plage ? Une véritable histoire d’amitié cette fois ? Je regarde plus attentivement la photo  de ces deux messieurs sur la 1re de couverture et mon coeur ne fait qu’un bond : c’est Churchill et Chaplin ! Tous les deux réunis sur un cliché photographique amateur, ne sachant pas trop comment prendre la pause, Charlie le grand comique, mime, maître de son corps et Winston, le héros de guerre, grand homme politique à l’éloquence et la réthorique légendaires, tous deux gauches sur cette photo ?

C’est le récit de la rencontre entre deux hommes qui n’avaient pas beaucoup de points communs mais qui étaient sur la même longueur d’onde. Ils ne savaient pas qu’ils se cherchaient mais ils se sont trouvés et ne se sont plus jamais quittés. Ils se sont vus l’un dans l’autre, comme dans leur propre reflet, car ils ont reconnu dans leur regard leur ennemi fidèle, le chien noir qui les hantaient quand ils étaient seuls, hors des feux des projecteurs. Michaël Köhlmeir prend de nouveau un chien comme allégorie de la dépression sourde, tenace, imbattable. En effet, elle est imbattable mais ce n’est pas pour cela qu’il faille s’avouer vaincu, Winston et Charlie s’étaient alliés pour lutter ensemble contre le chien noir. Tout comme ils ont combattu – chacun avec ses propres armes –  une autre figure de la noirceur la plus sombre de l’Histoire : Hitler en proie également aux prises du chien noir.

Mêlant faits réels et fiction, Deux messieurs sur la plage est un livre d’une complexité rare et passionnante.

Ma note : 5/5 – Coup de coeur !