Monsieur Origami – Jean-Marc Ceci

Description par l’éditeur

71eoD7lzQ1LÀ l’âge de vingt ans, le jeune Kurogiku tombe amoureux d’une femme qu’il n’a fait qu’entrevoir et quitte le Japon pour la retrouver. Arrivé en Toscane, il s’installe dans une usine isolée où il mènera quarante ans durant une vie d’ermite, adonné à l’art du “washi”, papier artisanal japonais, dans lequel il plie des origamis. Un jour, un jeune horloger arrive chez Monsieur Origami. Il a le projet de fabriquer une montre complexe avec toutes les mesures du temps disponibles. Son arrivé bouscule l’apparente tranquillité de Monsieur Origami et le confronte à son passé. Ce texte, entièrement dépouillé, allie profondeur et légèreté, philosophie et silence. D’une précision documentaire, historique et technique parfaite, ce roman a l’intensité d’un conte, la pureté d’une eau vive, la beauté d’un origami.

Ce que j’en ai pensé

J’ai lu Soie par Alessandro Barrico.
J’ai lu Neige par Maxence Fermine.
J’ai beaucoup aimé ces histoires ayant le Japon comme toile de fond.
J’ai lu Monsieur Origami et je n’ai pas été touchée par la relation entre le producteur de papier et l’étudiant horloger. J’aurais voulu  plus : une confrontation philosophique peut-être entre l’Orient et l’Occident  au travers de ces tenants d’un artisanat ancestral que sont la fabrication de papier washi et l’horlogerie suisse ; ces deux savoir-faire se réclamant d’une vertu en voie d’extinction : la patience.
À dire vrai, je n’ai pas compris où l’auteur voulait en venir. Certes, il fallait découvrir la raison de la présence de “Monsieur Origami” en Toscane. Certes, il fallait révéler un autre secret. Certes, il y avait une morale à la fable qu’il fallait deviner. Certes…. mais tout ceci m’a semblé un peu superficiel.
J’ai lu Soie et Neige il y a bien longtemps, à une époque où les illusions étaient encore possibles, où l’on pouvait encore avoir l’espoir de sauver le monde. Il faudrait que je les relise à travers le prisme de la personne que je suis aujourd’hui. Pour voir si j’aime encore ces histoires d’une sagesse perdue.

J’ai néanmoins passé un bon moment de lecture.

Ma note: 3/5

challenge12016brGallimard
Parution: 25 août 2016
168 pages

La meute – Yann Moix

Grasset, février 2010, 266 pages.

Lu le 01/02/2017 dans le cadre de l’Objectif PAL

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Y aurait-il donc une Affaire Polanski comme il y eut une Affaire Dreyfus ? Beaucoup dont Yann Moix, le croient. Tandis que d’autres, plus nombreux, semble-t-il, s’indignent d’une telle comparaison… D’où ce livre qui, a n’en pas douter, fera débat. La thèse ? D’un côté, on le sait, ceux qui disent a juste titre que tout crime ou délit mérite son jugement et sa sanction. Qu’il n’y a pas une loi pour les élites et une loi pour les obscurs . Dont acte- puisque telle est la règle démocratique. Face a ceux-la, Moix fait simplement observer que l’Affaire Polanski serait enterrée depuis longtemps si Polanski avait été un Monsieur tout- le-monde . Au nom de la règle démocratique, on en arriverait donc a trouver naturel qu’il y ait des lois (d’exception) pour un homme célèbre, et un droit a l’oubli pour les autres… C’est contre ce fait que Moix s’emporte et s’indigne. Au passage, bien sûr, il entre dans les détails de l’Affaire : le retrait de plainte de la victime ; l’arrangement financier ; le rôle de la mère de la victime ; l’attitude pour le moins étrange du gouvernement suisse ; le fait que Polanski, en trente ans, n’ait jamais récidivé ; le rôle des juges (élus) aux États-Unis. Du coup, il en vient a décrire notre epoque, ou l’idéologie égalitariste instille une haine particulière du talent, de la singularité. Selon Moix, la meute veut immoler (tout en les adorant) ses idoles. Il faut qu’elles soient punies. Freud n’avait pas démontré autre chose dans Totem et Tabou.”

Ce que j’en ai pensé

Ce livre est une réflexion salutaire sur la violence exercée par l’opinion publique à l’encontre d’un seul, en l’occurrence ici, Polanski.
L’auteur y aborde tous les angles de la dénommée “affaire Polanski” en plaçant au centre de la polémique la condition même du cinéaste composée de deux éléments indivisibles : son génie d’artiste du 7e art et sa judéité de naissance. Cette dernière n’est pas anodine ; au contraire, elle participe entièrement dans la désignation du bouc émissaire, accompagné de son corollaire :  le lynchage médiatique dudit bouc émissaire.

On aime ou on n’aime pas Yann Moix. C’est un choix. Mais telle n’est pas la question. Dans La meute, Yann Moix a le mérite de dire les choses telles qu’elles sont, surtout si elles ne tombent pas dans le domaine du politiquement correct. Son livre nous appelle à nous confronter à nos propres nullités. Permettez-moi de prendre un malin plaisir à relayer la mauvaise nouvelle : on est tous nuls en quelque chose (Moix y compris, de son propre aveu, il se trouve nul dans beaucoup de choses). Le courage serait d’accepter cet état de fait au lieu de toujours essayer de donner le change en cherchant un bouc émissaire pour ne pas nous affronter nous-mêmes. Suivant ce raisonnement, on se rend compte que “l’affaire Polanski” n’a pas éclaté en 1977, année des faits présumés qui lui sont reprochés ni en 2004 quand Polanski a été sacré meilleur réalisateur aux Oscars pour The Pianist , mais l’histoire est remontée à la surface en 2009 lors de l’arrestation de Polanski en Suisse à la demande des USA où, à l’ère du Web 2.0, cet événement a pris une ampleur sans précédent. Car la meute s’est bien retenue de se limiter à énoncer un bref “pour ou contre” (quoi de plus humain, n’est-ce-pas?) ou bien d’exprimer le fait d’apprécier les oeuvres du cinéaste tout en prenant ses distances avec l’homme. Mais non, tout le monde s’y est mis de son petit commentaire mesquin sur Twitter, Facebook, Reddit, sur les journaux web, etc. en n’omettant surtout pas de déverser sa haine.
La haine, la haine, la haine. L’affaire Polanski = déballage éhonté de haine. Point.

La seule conclusion que je peux tirer de ce livre est que l’affaire Polanski est d’une complexité extrême. Et que le premier coupable dans l’absolu est la meute. En effet, le déversement de haine sur la toile au profit d’un procès sommaire et expéditif d’un accusé présumé sur l’autel des réseaux sociaux n’est pas l’attitude d’êtres humains civilisés. C’est le comportement d’une meute qui a déplacé son terrain de chasse des forêts obscures vers une toile sombre et anonyme. Cet état de fait est d’autant plus dérangeant que Yann Moix non seulement nous met devant nos criantes lacunes morales, il enfonce le clou en démontrant le parallèle entre ce tribunal virtuel composé de millions d’internautes jurés-autoproclamés où l’on a cloué Polanski au pilori et le procès arbitraire que subit Joseph K..

Par respect vis-à-vis de ma propre intelligence, je n’aime pas prendre mon clavier pour accuser à-tout-va sans preuve de ce que j’avance. En revanche, j’userais de cet outil merveilleux qu’est Internet – quand il est utilisé à bon escient – et de cet organe extraordinaire qu’est mon cerveau pour rassembler et analyser TOUTES les pièces du dossier Polanski vs Geimer en vue d’énoncer éventuellement une opinion.
Oui, Mesdames et Messieurs, membres de la meute, une opinion, c’est-à-dire un ressenti fondé sur une recherche documentaire honnête et objective au possible. Pas un jugement, seul un juge à le droit d’énoncer un jugement à l’issue d’un procès en bonne et due forme.

Entre-temps, arrêtons de gâcher notre plaisir à voir et revoir Rosemary’s baby.

Ma note : 4/5

L’extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue – Norman Ohler

Description par l’éditeur

9782707190727La drogue est la continuation de la politique par d’autres moyens : telle est sans doute l’une des leçons les plus méconnues du IIIe Reich… Découverte au milieu des années 1930 et commercialisée sous le nom de pervitine, la méthamphétamine s’est bientôt imposée à toute la société allemande. Des étudiants aux ouvriers, des intellectuels aux dirigeants politiques et aux femmes au foyer, les petites pilules ont rapidement fait partie du quotidien, pour le plus grand bénéfice du régime : tout allait plus vite, on travaillait mieux, l’enthousiasme était de retour, un nouvel élan s’emparait de l’Allemagne.
Quand la guerre a éclaté, trente-cinq millions de doses de pervitine ont été commandées pour la Wehrmacht : le Blitzkrieg fut littéralement une guerre du « speed ». Mais, si la drogue peut expliquer les premières victoires allemandes, elle a aussi accompagné les désastres militaires. La témérité de Rommel, l’aveuglement d’un Göring morphinomane et surtout l’entêtement de l’état-major sur le front de l’Est ont des causes moins idéologiques que chimiques.
Se fondant sur des documents inédits, Norman Ohler explore cette intoxication aux conséquences mondiales. Il met notamment en lumière la relation de dépendance réciproque qui a lié le Dr Morell à son fameux « Patient A », Adolf Hitler, qu’il a artificiellement maintenu dans ses rêves de grandeur par des injections quotidiennes de stéroïdes, d’opiacés et de cocaïne. Mais, au-delà de cette histoire, c’est toute celle du IIIe Reich que Ohler invite à relire à la lumière de ses découvertes.

Ce que j’en ai pensé

Il faut certainement saluer le travail de recherche de l’auteur. On sent qu’il a passé du temps sur les bancs des diverses archives de guerre (ou sur leur sites Internet). Il retranscrit la chronologie d’une addiction aux drogues dures, celle d’un chef d’Etat dément et démoniaque, et on est effaré de constater que des ballonnements dus à une constipation chronique d’un seul individu ont influé à ce point le cours de la vie de millions de personnes.
Mais – oui, il y a un grand mais -, hormis la première partie du livre sur la pervitine et comment elle a été décisive dans la Blitzkrieg, ce livre ne relate que l’histoire de dépendance entre deux hommes, Hitler et son médecin personnel, Morell, sans la mettre en relation avec l’Histoire. Par exemple, on apprend vers la fin du livre que Göring était fortement intoxiqué lui aussi. C’était le 2e en ordre de commandement du Reich allemand. En quoi son addiction et celle de son taré de führer ont-elles pu influencer leurs décisions? Je me retrouve avec 36000 questions sur l’influence réelle des toutes ces addictions sur le cours de la guerre. D’après le livre, tout le monde était shooté, donc tout le monde faisait n’importe quoi et ne voulait pas voir la réalité en face. Mais, à la base, l’idéologie nazie n’est pas née des volutes de l’opium, tout au plus elle n’était qu’imbibée d’alcool ; elle était donc bien une idéologie mortifère, les drogues dures auraient aidé à ce que ses suppôts la rende exécutoire plus rapidement, plus violemment, jusqu’à la destruction totale de ce qui existait jusqu’alors.
Il faut noter – et c’est important – que ce livre est un livre écrit par un romancier (l’auteur se définit comme tel alors qu’il est journaliste) et non pas par un historien. Si des liens sont faits ci et là, ils ne sont pas ou peu argumentés. On sent clairement que l’auteur manque d’arguments fondés pour aller jusqu’au bout d’une idée énoncée.
Toutefois, le mérite de cet ouvrage réside dans le fait d’avoir mis en lumière un aspect méconnu de l’Allemagne nazie : l’interdiction totale de l’usage de drogues alors que des personnes issues de tous milieux – du chiffonnier au Chancelier nazi – pouvait être sous l’emprise de psychotropes issues des officines du IIIe Reich, de façon épisodique ou répétée. Mais – oui, encore un autre mais – il y a aussi le danger que ce livre soit mal interprété : est-ce à cause des drogues que les Nazis ont été aussi meurtriers ? Et bien, non, amis lecteurs, non. La drogue aurait permis peut-être à ce que les massacres soient perpétrés de façon plus “expéditive” tout en effaçant toute once d’impunité chez leurs exécuteurs. Car il est crucial de se rappeler que :
1) avec ou sans drogue, l’idéologie nazie reste et restera toujours une idéologie mortifère et meurtrière ;
2) ce n’est pas la drogue qui a créé le nazisme mais Hitler et ses fanatiques ;
3) ce n’est pas la drogue qui a poussé des millions d’Allemands à acclamer Hitler et à le suivre.

P.S. 1: UPDATE: 2/5 au lieu de 3/5 à  suite à la lecture de ça: https://www.theguardian.com/books/2016/nov/16/blitzed-drugs-in-nazi-germany-by-norman-ohler-review

P.S. 2 : les raisonnements médicaux sont truffés d’erreurs. Par exemple, Hitler aurait eu un jour le teint jaune parce que son corps était en train de produire de la bilirubine (toxine hautement toxique et anormale selon l’auteur) du fait de sa consommation de drogues. Vous allez tous tomber de votre chaise quand vous apprendrez que nous produisons de la bilirubine en permanence. Eh oui, c’est un produit issu de la dégradation de l’hémoglobine lors du recyclage de nos vieux globules rouges. Il est donc parfaitement normal de produire de la bilirubine, mais c’est son accumulation qui est anormale. Enfin…

Un livre à prendre avec des pincettes et à compléter avec la lecture de travaux par des historiens reconnus.

La Découverte
Parution: 8 septembre 2016

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Le goût de vivre – Steven Uhli

Présentation par l’éditeur

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Depuis que sa femme l’a quitté, emmenant avec elle leurs deux enfants, Hans n’a plus goût à rien. Il vit seul, sans travail ni projets. Un jour, contraint de descendre les sacs-poubelle accumulés dans son appartement, il découvre, abandonné dans l’un des containers, un bébé. Frétillant, bien vivant. Hans le prend et l’emmène chez lui…

Ce que j’en ai pensé

La 4e de couverture m’a vraiment donné envie de lire ce livre. Comment la découverte de ce bébé dans la benne à ordures va-t-elle changer durablement la vie de ce vieil homme, au bord du précipice ? Je ne vais rien dévoiler ici seulement que c’est un roman qui parle de regrets, de tristesse, de déchéance sociale, mais aussi de solidarité, d’entraide, d’amour.
Le style est fluide ; l’histoire est bien construite et ne bascule jamais dans le pathos. J’ai particulièrement aimé le fait que les personnages représentent le spectrum de la société allemande d’aujourd’hui : personnes âgées, petits bébés, gens de la classe moyenne, individus en situation précaire, et… des Allemands d’origine étrangère, lesquels ont dû un jour venir chercher refuge en Allemagne, pays de liberté. Alors, à l’ère de Trump et de son club mondial de néo-fascistes, moi, je dis que c’est le moment de lire Le goût de vivre car c’est un livre accessible à tous tout en étant bien écrit – et bien traduit en français – ; un livre agréable à lire et qui, mine de rien, fait réfléchir.

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Presses de la Cité
Traduit de l’allemand par Virginie PIRONIN
Parution le 13 octobre 2016
304 pages

Deux messieurs sur la plage – Michaël Köhlmeir

Traduit de l'allemand (Autriche) par Stéphanie Lux,
Ed. Jacqueline Chambon, septembre 2015, 250 pages.


Lu le 16/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

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En 1929, sur une plage de Californie, eut lieu la rencontre improbable de deux Anglais : Charlie Chaplin, le tramp des bas-fonds londoniens, et Winston Churchill, l’aristocrate qui allait bientôt sauver l’Angleterre de la barbarie nazie. Ils se découvrirent un ennemi commun : leur mélancolie, et décidèrent que chaque fois que l’un d’eux serait en proie au “chien noir”, nom que donnait Churchill à sa dépression, il appellerait l’autre à l’aide. Et c’est ce qu’ils firent. (Description par l’éditeur.)

Hormis leur nationalité britannique, rien ne prédisposait ces deux icônes de l’Histoire du XXe siècle de nouer une profonde amitié que seul la mort les sépara. Charlie Chaplin est un héros de mon enfance, c’est un des premiers artistes que j’ai fait découvrir à mes enfants très tôt dans leur vie. À l’instar de Camus, Chekhov, Bowie… il est un de mes guides spirituels, son portrait et des affiches de ses films égaient les murs de notre maison. C’est un génie humaniste/un humaniste génial qui a rendu le monde meilleur de son vivant et continue de le faire en nous donnant de l’espoir par le rire. Chaplin est intemporel, est universel. Mais il ne m’a jamais trompée, j’ai toujours su qu’il était un clown triste.
Ce qui est incroyable avec cette lecture est que j’ai redécouvert mon amour oublié pour Churchill. Je suis perplexe devant cet oubli. Cela fait plusieurs mois que Churchill se rappelle à mon bon souvenir : en voyage à Prague, en promenade un soir dans les rues alors désertes du quartier Malá Strana, je tombe un soir nez à nez avec son buste érigé à côté de l’ambassade du Royaume-Uni. L’inscription en tchèque sur le socle dit ceci : In the war the determination, in the loss the defiance, in the victory the generosity, in the time of peace the good will… Récemment, la série retraçant le règne de la reine Elizabeth II, The Crown, est arrivée sur Netflix. Et devinez qui en est un des personnages principaux ? Sir Winston Churchill, of course, incarné par le brillant John Lithgow.
Et voici que ce livre saute à mes yeux du tréfonds de ma bibliothèque me suppliant de le prendre dans mes mains. Oh, Michaël Köhlmeir, je viens de lire ce qui semblait être une histoire d’amitié entre deux hommes impliquant un chien qui se noie. Deux messieurs sur la plage ? Une véritable histoire d’amitié cette fois ? Je regarde plus attentivement la photo  de ces deux messieurs sur la 1re de couverture et mon coeur ne fait qu’un bond : c’est Churchill et Chaplin ! Tous les deux réunis sur un cliché photographique amateur, ne sachant pas trop comment prendre la pause, Charlie le grand comique, mime, maître de son corps et Winston, le héros de guerre, grand homme politique à l’éloquence et la réthorique légendaires, tous deux gauches sur cette photo ?

C’est le récit de la rencontre entre deux hommes qui n’avaient pas beaucoup de points communs mais qui étaient sur la même longueur d’onde. Ils ne savaient pas qu’ils se cherchaient mais ils se sont trouvés et ne se sont plus jamais quittés. Ils se sont vus l’un dans l’autre, comme dans leur propre reflet, car ils ont reconnu dans leur regard leur ennemi fidèle, le chien noir qui les hantaient quand ils étaient seuls, hors des feux des projecteurs. Michaël Köhlmeir prend de nouveau un chien comme allégorie de la dépression sourde, tenace, imbattable. En effet, elle est imbattable mais ce n’est pas pour cela qu’il faille s’avouer vaincu, Winston et Charlie s’étaient alliés pour lutter ensemble contre le chien noir. Tout comme ils ont combattu – chacun avec ses propres armes –  une autre figure de la noirceur la plus sombre de l’Histoire : Hitler en proie également aux prises du chien noir.

Mêlant faits réels et fiction, Deux messieurs sur la plage est un livre d’une complexité rare et passionnante.

Ma note : 5/5 – Coup de coeur !

Mon frère est parti ce matin… – Marcus Malte

…et nul ne sait où il est allé

Collection Folio, Gallimard, janvier 2012, 96 pages.

Lu le 17/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

product_9782070444731_195x320Chènevières, Saône-et-Loire. 1er septembre 1972. Charles B., cinquante et un ans, amateur de faits divers, décide de se retirer du monde et de s’enfermer chez lui. Il a organisé son ravitaillement quotidien – nourriture et journal local – avec son voisin. Il calfeutre les fenêtres de sa maison, verrouille les portes et est bien décidé à ne plus mettre le nez dehors jusqu’à sa mort. Pourquoi cet homme discret a-t-il agi ainsi? Tout le village s’interroge. Faut-il intervenir? (Description 4e de couv’.)

Va-t-on savoir pourquoi Charles B. s’est enfermé chez lui pour ne plus jamais remettre le pied dehors ? C’est la question que l’on se pose pendant tout le roman (bon, il est court, donc on ne se la pose pas pendant des jours, fort heureusement). Entre-temps, on assiste au curieux manège quotidien de Charles B. qui consiste à découper dans le journal local journalier le plus insolite des faits divers du jour et d’épingler la coupure de presse sur le mur fort mal éclairé de son salon. Simultanément, on se joint aux interrogations du la population du village où Charles B. habite et on aimerait bien savoir nous (moi) aussi. Quelques années passent, puis, sans crier gare, une vedette de la petite lucarne s’empare de cet étrange sujet déclenchant un cirque médiatique que l’on ne pourra plus stopper. Et tout ça bien avant que les réseaux sociaux ou encore les chaînes d’information continue existent, c’est dire.
Je ne peux en dire plus sans révéler toute l’histoire mais je peux affirmer que je me suis bien fait avoir. L’arroseur arrosé, bravo l’auteur 😉

Ma note : 3,5/5

La saison des ténèbres – Richard Bausch

Traduit de l'anglais (USA) par Jamila Ouahmane Chauvin, Collection Folio (Gallimard), juin 2004, 480 pages.

Lu le 17/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

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Le paisible comté de Fauquier croyait avoir exorcisé les démons racistes du vieux Sud. Et voilà que des lettres de menaces visent Edward Bishop, un quinquagénaire noir, ainsi que Nora Michaelson, la jeune veuve dont il garde le fils Jason. Mais Nora va bientôt découvrir que la violence a plus d’un visage, et que l’homme qu’elle a aimé cachait de lourds secrets… Lorsque des inconnus font irruption chez elle, savoir la vérité devient affaire de survie. Pour Jason et sa mère s’ouvre alors la saison des ténèbres. (Description en 4e de couverture.)

Bien que publié dans la collection blanche de Folio, La saison des ténèbres est un thriller/polar redoutable d’efficacité (polar car il y a le personnage très réussi du flic tourmenté).
On y retrouve les motifs immémoriaux du deuil, de la filiation, de la différence, du malentendu… avec pour thème central le mal sous ses diverses formes et son opposé, la résistance comme unique forme de lutte.

Ma note : 3,5/5

Léon et Louise – Alex Capus

Traduit de l'allemand (suisse) par Emanuel GÜNTZBURGER, 
Actes Sud, Lettres allemandes, septembre 2012, 316 pages.

Lu (06/11/16) dans le cadre de l’Objectif PAL

16033868Le jour des obsèques du grand-père, la famille est en train d’attendre le prêtre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, lorsqu’une petite dame énergique, portant un foulard rouge, s’approche du cercueil, pose un baiser d’adieu sur le front du défunt et, en souriant malicieusement en direction de l’assistance, actionne une vieille sonnette de vélo. Dans les premières rangées, on chuchote. Est-ce vraiment cette Louise ? Elle a donc osé ?
Léon et Louise n’ont pas vingt ans lorsqu’ils se rencontrent dans un petit village français vers la fin de la Première Guerre mondiale. Connus, reconnus, perdus de vue, séparés par les hasards de l’Histoire, les deux jeunes gens ne s’oublieront jamais. Avec un sens délicat du détail et un souffle narratif puissant et élégant, Alex Capus explore les ressorts complexes de deux existences. Surgissent alors le décor et l’ambiance des différentes époques durant lesquelles nous suivons les péripéties des deux héros : la Normandie pendant la Première Guerre ; Paris sous l’Occupation ; le Quai des Orfèvres et la Banque de France ; l’action du préfet de police pour cacher les archives relatives à l’immigration ; l’opération de sauvetage de l’or de la République… En réinventant la vie secrète de son propre grand-père sur plus de quarante ans, Alex Capus signe le roman d’un amour plus fort que le tourbillon de la vie, une irrésistible épopée qui a déjà séduit un grand nombre de lecteurs à travers le monde. (Description de l’éditeur.)

Ce que j’en ai pensé

Une histoire d’amour simple et complexe à la fois.
Simple car on ne courtise pas éternellement, on ne meurt pas de désir, on ne croule pas sous la passion. La rencontre de Léon et Louise se fait le plus simplement du monde, sur une route quelque part en Normandie, lui à pied et elle à vélo. C’est le coup de foudre mais ils ne s’en rendront compte qu’au fur et à mesure de leurs rendez-vous amicaux. Quand ils reconnaissent leur amour mutuel, cela ne donne pas lieu à un déferlement de vagues passionnelles. Et c’est tant mieux parce que histoire d’amour ne rime pas nécessairement avec romance. Je n’ai pas besoin de ressentir des palpitations cardiaques et avoir le souffle coupé pour apprécier l’étendue – plutôt la profondeur – de l’amour entre ces deux personnages.
Complexe car leur histoire d’amour va souffrir des événements et rebondissements de l’Histoire sans jamais verser dans la sensiblerie, le pathos ou le sentiment de persécution.  ll faut dire que l’Histoire a eu un malin plaisir à mettre des bâtons dans les roues de Léon et Louise entravant sérieusement le déroulement de leur histoire d’amour. En revanche, leur malheur est compensé par notre plus grand bonheur de lecteur, si j’ose dire, car on y apprend des tonnes. En effet, il n’y a pas beaucoup de romans où l’action se situe principalement au début de l’Occupation de Paris et met ainsi en lumière deux faits que j’ignorais jusqu’alors et pour lesquels j’ai retenu mon haleine : l’action du préfet de police pour cacher les archives relatives à l’immigration et l’opération de sauvetage de l’or de la Banque de France.
Finalement, Alex Capus nous livre une histoire d’amour originale où amour n’est pas obligatoirement synonyme de passion ni de possession où la jalousie n’a pas raison d’être et où la raison justement est partout et dont le rôle a été de si bien servir l’Amour.

Ma note : 4/5

Une sale rumeur – Anne Fine

Lu (01/11/16) dans le cadre de l’Objectif PAL

Éditions de l'Olivier, octobre 1998, 272 pages.

7864458On connaît la plume de Anne Fine comme étant celle tenant le journal d’un chat assassin ou narrant les aventures d’une certaine Mrs Doubtfire, mais on la connaît moins écrivant  de la littérature générale destinée aux grands enfants, en l’occurrence, les adultes.

Une sale rumeur met en scène Liddy, qui élève seule ses deux enfants, a rencontré un nouveau compagnon. Un homme vraiment bien, qui ne rate aucune petite fête familiale. À vrai dire, il n’a guère le choix : Liddy est quasiment mariée à ses trois sœurs – Stella, Bridie et Heather. Le bonheur. Jusqu’au jour où Stella, qui a eu vent d’une vague histoire de pédophilie au sujet de l’ami de Liddy, appelle Bridie. Celle-ci est catégorique : il faut alerter Liddy au plus vite. Mais Stella n’en est pas convaincue, Heather non plus. Leurs discussions s’enveniment, raniment les conflits de leur enfance, et finissent par faire exploser l’idylle familiale si bien scellée par des années d’hypocrisie. (Description par l’éditeur)
La rumeur n’est que prétexte finalement pour que chaque personnage révèle son visage au grand jour. C’est à se demander quel est le sens d’avoir une fratrie si c’est pour tenir des messes basses, fomenter des coups bas et poignarder dans le dos. Anne Fine décrit tous ces macabres rouages familiaux au travers de dialogues piquants où tous les personnages en prennent pour leur grade. C’est triste et jubilatoire à la fois.

Ma note: 4/5


					

Le garçon – Marcus Malte

Description par l’éditeur

legarconbando-l-572140Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. Le garçon est un être quasi sauvage, né dans une contrée aride du sud de la France. Du monde, il ne connaît que sa mère et les alentours de leur cabane. Nous sommes en 1908 quand il se met en chemin – d’instinct.
Alors commence la rencontre avec les hommes : les habitants d’un hameau perdu, Brabek l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l’amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis la guerre, l’effroyable carnage, paroxysme de la folie des hommes et de ce que l’on nomme la civilisation.
Itinéraire d’une âme neuve qui s’éveille à la conscience au gré du hasard et de quelques nécessités, ponctué des petits et grands soubresauts de l’Histoire, le Garçon est à sa façon singulière, radicale, drôle, grave, l’immense roman de l’épreuve du monde.


Ce que j’en ai pensé

J’ai lu ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2016 (#MRL16) sous l’égide de PriceMinister (Rakuten Group), livre sélectionné par Moka du blog d’Au milieu des livres. Je les remercie vivement donc ainsi que Zulma Éditions pour la copie papier de ce bijou de la littérature française contemporaine. Car, effectivement, il s’agit d’une pépite, d’un joyau, d’une gemme… bref, de la perle rare de cette rentrée que les critiques littéraires tous azimuts à l’exception de quelques esprits éclairés semblent avoir oubliée de lire avant que ce livre atypique ne décroche fin octobre le prestigieux Prix Femina 2016. Depuis fleurissent partout sur le Web des avis dithyrambiques à la surface desquels on sent effleurer la consternation éprouvée par leurs auteurs de n’avoir pas su prêter attention au garçon plus tôt.

Car, ce garçon, on ne peut le voir si on ne le découvre pas. C’est un Vendredi des temps modernes, d’un monde en ébullition dont il n’a pas conscience ayant pour seule compagne la voûte céleste immense, perdu dans les limbes de la Provence.
Ce garçon, on ne connaît ni son âge ni son apparence, on ne sait que de lui qu’il porte sur son dos sa mère mourante, laquelle… meurt finalement. Cet être était son seul univers humain, car, des hommes, il n’en connaît pas ; à l’exception de ce colporteur qui s’était perdu aux confins de leur cabane et dont il avait humé les effluves laissées par son passage, longtemps après qu’il eût quitté les lieux.

Au décès de sa mère, le garçon quitte son nid et part à l’exploration de la vie. De sa vie. On ne saura rien de ce qu’il ressent car le garçon ne parle pas. Il connaît le son de la voix humaine, des flots sonores qui sortaient des tréfonds du corps de sa mère chaque soir quand la nuit fût noire et totale, mais du sens des paroles, il ne sait rien.
Malgré ce défaut de langage à cause duquel le garçon ne dit jamais rien, Marcus Malte réussit à nous impliquer dans la quête d’apprentissage du garçon. À nous émouvoir surtout de ce que le garçon découvre, de ce qu’il est, de ce qu’il devient. L’auteur tisse au fil des pages un roman initiatique inédit en racontant trente années – de 1908 à 1938 – dans l’existence de ce garçon sur la découverte de sa propre vie – et donc du monde -, à travers de tout ce qui lui donne du sens malgré l’absence de parole :  la beauté, le rire, l’amour, la chaleur humaine, le plaisir charnel, la littérature, la musique… mais aussi en exhumant l’absurdité de la Vie en la cruauté cachée en toute chose, la violence inattendue et inexpliquée, la folie meurtrière incontrôlable, l’implacable marche du monde vers l’annihilation insensée, l’avilissement inévitable de la condition humaine.

Un matin il suit le cours d’un ruisseau et bientôt le ruisseau devient rivière et le garçon emprunte son lit et à midi il s’engouffre avec elle dans une brèche pratiquée au milieu d’un gigantesque massif rocheux. Marchant sur des galets laminés par un courant vieux de cent mille millénaires. L’eau est claire et glacée, elle lui monte aux chevilles, aux mollets, à la poitrine quelquefois quand les parois du canyon se resserrent, et alors le garçon en a le souffle coupé et il continue d’avancer la bouche grande ouverte en portant sa sacoche au-dessus du crâne pour la garder au sec. S’il lève les yeux à cet instant il n’aperçoit qu’une lézarde bleue au plafond : c’est là toute la dimension du ciel, la part octroyée par l’ombre à la lumière.

Sur le plan de l’écriture, il y a longtemps, bien longtemps, que la littérature française contemporaine ne nous a pas doté d’un roman de cette facture-là. Celle où le style prévaut sur l’intrigue, celle où le style est tout.
J’ose l’affirmer : le style de Malte est le digne héritier incontestable du style flaubertien auquel on pourrait accommoder une touche proustienne pour l’évocation de réminiscences immémoriales longtemps oubliées.
Albert Thibaudet, un des critiques littéraires les plus influents entre les deux guerres, qui aimait les livres mais plus encore les écrivains, écrivait sur Flaubert qu'”en matière de style, il ne croit pas à des dieux, mais à un dieu. (..) Il n’existe pour chaque idée, pour chaque vision, qu’une façon parfaitement juste de l’exprimer et il faut chercher jusqu’à ce qu’on l’ait trouvée. Alors cette idée et cette vision deviennent quelque chose de définitif et d’éternel, comme l’âme individuelle en union avec Dieu”.

Cette description sied à l’éblouissement qui émane de votre écriture, Monsieur Malte.
Sans l’ombre d’un doute, le grand Flaubert y aurait consenti.

coup-de-coeur

Zulma Éditions
EAN: 978-2-84304-760-2
Parution: 18/08/2016
544 page

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