Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal

Présentation par l’éditeur

41RQpVCnHTL._SX348_BO1,204,203,200_« Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage. »

Ce que j’en ai pensé

Nous suivons ici la vie d’une jeune femme, Paula Karst, entre sa vingtième et vingt-septième année dans la plus pure tradition du roman de formation. Nous partageons ses ennuis, ses doutes, ses questionnements, ses émotions et nous assistons à l’éclosion de ses sentiments amoureux ; nous sommes contents qu’elle s’est fait des amitiés durables et nous partageons la sueur perdue due à son dur labeur pour l’apprentissage ingrat de la technique du trompe-l’oeil ; nous fêtons avec elle l’obtention du prestigieux diplôme tant convoité, nous souffrons de ses nombreuses déconvenues professionnelles et nous poussons finalement un soupir de soulagement à une certaine sérénité retrouvée à l’aube de sa trentaine. En fin de compte, c’est une histoire banale d’une tranche de vie banale d’une fille toute banale. Et, pourtant, ce livre est un chef-d’oeuvre d’écriture au service d’un art(isanat) méconnu, celui du trompe-oeil. Ainsi, dans la plus pure tradition du roman de recherche, nous apprenons tout, mais absolument tout, sur la technique tellement spécifique de peinture sur marbre, sur bois et même sur écaille de tortue, et ce, avec un enchantement presque enfantin grâce à la langue sublime de Maylis de Kerangal à un point tel qu’on s’est dit qu’on a raté sa vocation et qu’il nous reste plus qu’à rencontre la dame au col roulé noir de l’institut de Peinture de la rue du Métal pour nous supplier de nous prendre dans son cours. Cependant, décrire la technique du trompe-l’oeil n’est qu’un prétexte pour balayer en filigranes plus de 15000 années d’histoire de l’art en remontant la lignée à partir des studios dédiés aux décors du 7e art du Mosfilm d’aujourd’hui et du Cinecittà d’hier jusqu’à l’art rupestre du début des temps de l’humanité, intemporel tant que l’humain subsistera et même au-delà, celui de l’art originel, brut, universel des grottes de Lascaux.

Ma note : 5/5 et même au-delà. Un coup de coeur !

Éditions Verticales
Paru le 16 août 2018
ISBN 978-2-07-279052-2
288 pages
20.00 Euro

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