Romain Gary s’en va-t-en guerre – Laurent Seksik

33978515Présentation par l’éditeur

Avant d’inventer Émile Ajar, Romain Gary s’est inventé un père. Bâtissant sa légende, l’écrivain a laissé entendre que ce père imaginaire était Ivan Mosjoukine, l’acteur russe le plus célèbre de son temps. La réalité n’a rien de ce conte de fées.
Drame familial balayé par l’Histoire et fable onirique, Romain Gary s’en va-t-en guerre restitue l’enfance de Gary et la figure du père absent. Avec une émotion poignante, le roman retrace vingt-quatre heures de la vie du jeune Romain, une journée où bascule son existence.

Ce que j’en ai pensé

Commençons pas une note positive : le ghetto juif de Wilno en 1925 est très bien décrit. On s’y croirait et certains personnages sont truculents (j’ai oublié leur nom mais il s’agit notamment du vendeur de casseroles et de l’acheteur amoureux de classiques français).

Continuons à présent par ce qui m’a déplu.
N’ayant pas encore lu entièrement La Promesse de l’aube (j’en avais délaissé la lecture car elle ne me convenait pas à ce moment-là de ma vie), je ne me souviens plus tout à fait de la personnalité de Mina, la maman de Romain Gary, celle qui a tout fait pour que son fils ait un avenir meilleur. Quelle mère courage… quelle abnégation. Or, ici, on n’en perçoit pas vraiment l’étendue du sacrifice de cette maman pour son unique enfant, son cadet, car c’est une maman ayant perdu son fils aîné. On la présente plutôt comme une femme caractérielle, avec un bon fond, certes, mais exubérante, fantasque puis est en proie à des accès de mélancolie et elle fume en cachette de son fils par-dessus le marché (on apprend que Roman n’aimait pas que sa mère fume (!) ). Ce n’est guère étonnant au vu du deuil qu’elle subit et de la précarité de sa situation maritale, matérielle, sociale dans laquelle elle et son fils se trouvent et j’en passe. Il y a de quoi chambouler les esprits les plus endurants. Mina vient de perdre son fils de 23 ans suite à une maladie fulgurante et son mari, père de Roman mais pas le père du premier enfant, ne trouve rien de mieux que de la quitter – pour une autre femme, bien sûr, beaucoup plus jeune, et qu’il ne tardera pas à la mettre enceinte – la laissant, elle et Roman, dans le dénuement le plus total.
Devinez quoi ? Et bien, tout le livre est un compte rendu fictif de deux journées importantes soi-disant dans la vie de Roman détaillant une espèce de relation inexistante père-fils. L’épilogue – ahurissant tellement le dialogue entre le père et l’officier SS est irréaliste qu’il en devient infantilisant – est centré sur la figure du père et on tourne la dernière page avec l’image du père en tête. Oui, l’image d’un lâche, quoi. Il suffit de regarder un instant le monde actuel et qui sont nos dirigeants pour avoir une image de lâches. Alors, sincèrement, je n’ai pas envie d’essayer de percer le mystère d’un des écrivains les plus emblématiques du 20e siècle par le truchement de l’analyse d’un personnage qui brille par sa lâcheté.
Je ne vois vraiment pas en quoi le père absent – et lâche – de Gary est la clé de l’énigme Gary. Peut-être, dans le sens où Gary a tout fait pour être la parfaite antithèse de son père. Mission amplement réussie mais grâce à qui selon vous ? À Roman lui-même et à… sa mère, Mina Owczynska.

P.S.: Dans le livre, Mina est devenue Nina. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Ma note: 2/5.

Flammarion
Parution: 18 janvier 2017
224 pages

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La meute – Yann Moix

Grasset, février 2010, 266 pages.

Lu le 01/02/2017 dans le cadre de l’Objectif PAL

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Y aurait-il donc une Affaire Polanski comme il y eut une Affaire Dreyfus ? Beaucoup dont Yann Moix, le croient. Tandis que d’autres, plus nombreux, semble-t-il, s’indignent d’une telle comparaison… D’où ce livre qui, a n’en pas douter, fera débat. La thèse ? D’un côté, on le sait, ceux qui disent a juste titre que tout crime ou délit mérite son jugement et sa sanction. Qu’il n’y a pas une loi pour les élites et une loi pour les obscurs . Dont acte- puisque telle est la règle démocratique. Face a ceux-la, Moix fait simplement observer que l’Affaire Polanski serait enterrée depuis longtemps si Polanski avait été un Monsieur tout- le-monde . Au nom de la règle démocratique, on en arriverait donc a trouver naturel qu’il y ait des lois (d’exception) pour un homme célèbre, et un droit a l’oubli pour les autres… C’est contre ce fait que Moix s’emporte et s’indigne. Au passage, bien sûr, il entre dans les détails de l’Affaire : le retrait de plainte de la victime ; l’arrangement financier ; le rôle de la mère de la victime ; l’attitude pour le moins étrange du gouvernement suisse ; le fait que Polanski, en trente ans, n’ait jamais récidivé ; le rôle des juges (élus) aux États-Unis. Du coup, il en vient a décrire notre epoque, ou l’idéologie égalitariste instille une haine particulière du talent, de la singularité. Selon Moix, la meute veut immoler (tout en les adorant) ses idoles. Il faut qu’elles soient punies. Freud n’avait pas démontré autre chose dans Totem et Tabou.”

Ce que j’en ai pensé

Ce livre est une réflexion salutaire sur la violence exercée par l’opinion publique à l’encontre d’un seul, en l’occurrence ici, Polanski.
L’auteur y aborde tous les angles de la dénommée “affaire Polanski” en plaçant au centre de la polémique la condition même du cinéaste composée de deux éléments indivisibles : son génie d’artiste du 7e art et sa judéité de naissance. Cette dernière n’est pas anodine ; au contraire, elle participe entièrement dans la désignation du bouc émissaire, accompagné de son corollaire :  le lynchage médiatique dudit bouc émissaire.

On aime ou on n’aime pas Yann Moix. C’est un choix. Mais telle n’est pas la question. Dans La meute, Yann Moix a le mérite de dire les choses telles qu’elles sont, surtout si elles ne tombent pas dans le domaine du politiquement correct. Son livre nous appelle à nous confronter à nos propres nullités. Permettez-moi de prendre un malin plaisir à relayer la mauvaise nouvelle : on est tous nuls en quelque chose (Moix y compris, de son propre aveu, il se trouve nul dans beaucoup de choses). Le courage serait d’accepter cet état de fait au lieu de toujours essayer de donner le change en cherchant un bouc émissaire pour ne pas nous affronter nous-mêmes. Suivant ce raisonnement, on se rend compte que “l’affaire Polanski” n’a pas éclaté en 1977, année des faits présumés qui lui sont reprochés ni en 2004 quand Polanski a été sacré meilleur réalisateur aux Oscars pour The Pianist , mais l’histoire est remontée à la surface en 2009 lors de l’arrestation de Polanski en Suisse à la demande des USA où, à l’ère du Web 2.0, cet événement a pris une ampleur sans précédent. Car la meute s’est bien retenue de se limiter à énoncer un bref “pour ou contre” (quoi de plus humain, n’est-ce-pas?) ou bien d’exprimer le fait d’apprécier les oeuvres du cinéaste tout en prenant ses distances avec l’homme. Mais non, tout le monde s’y est mis de son petit commentaire mesquin sur Twitter, Facebook, Reddit, sur les journaux web, etc. en n’omettant surtout pas de déverser sa haine.
La haine, la haine, la haine. L’affaire Polanski = déballage éhonté de haine. Point.

La seule conclusion que je peux tirer de ce livre est que l’affaire Polanski est d’une complexité extrême. Et que le premier coupable dans l’absolu est la meute. En effet, le déversement de haine sur la toile au profit d’un procès sommaire et expéditif d’un accusé présumé sur l’autel des réseaux sociaux n’est pas l’attitude d’êtres humains civilisés. C’est le comportement d’une meute qui a déplacé son terrain de chasse des forêts obscures vers une toile sombre et anonyme. Cet état de fait est d’autant plus dérangeant que Yann Moix non seulement nous met devant nos criantes lacunes morales, il enfonce le clou en démontrant le parallèle entre ce tribunal virtuel composé de millions d’internautes jurés-autoproclamés où l’on a cloué Polanski au pilori et le procès arbitraire que subit Joseph K..

Par respect vis-à-vis de ma propre intelligence, je n’aime pas prendre mon clavier pour accuser à-tout-va sans preuve de ce que j’avance. En revanche, j’userais de cet outil merveilleux qu’est Internet – quand il est utilisé à bon escient – et de cet organe extraordinaire qu’est mon cerveau pour rassembler et analyser TOUTES les pièces du dossier Polanski vs Geimer en vue d’énoncer éventuellement une opinion.
Oui, Mesdames et Messieurs, membres de la meute, une opinion, c’est-à-dire un ressenti fondé sur une recherche documentaire honnête et objective au possible. Pas un jugement, seul un juge à le droit d’énoncer un jugement à l’issue d’un procès en bonne et due forme.

Entre-temps, arrêtons de gâcher notre plaisir à voir et revoir Rosemary’s baby.

Ma note : 4/5