Mitteleuropa – Olivier Barrot

Gallimard, coll. « Blanche », mars 2015, 112 pages.


Lu le 18/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

Pour la petite histoire en guise de préambule à ce billet qui sera très court, il est utile de savoir qu’Olivier Barrot est le concepteur et présentateur de l’excellente émission Un livre un jour sur France 3.

Depuis l’adolescence, Olivier Barrot n’a eu de cesse de partir à la rencontre de la Mitteleuropa, cet insaisissable territoire uni au long des siècles par le partage de la langue allemande. C’est en lisant et en voyageant qu’il s’est approprié les mille facettes de cette vaste Europe centrale dont le propre est justement de n’avoir pas de centre, d’être en quelque sorte voisine du monde, et le berceau de tant d’émigrants célèbres.
Exercice de cartographie littéraire, le présent livre raconte les voyages, lectures, films et musiques qui ont permis à Olivier Barrot de renouer petit à petit le fil avec la lointaine Bessarabie, l’actuelle Moldavie, d’où sa famille maternelle est partie un jour, au début du XXe siècle pour s’installer en France. (4e de couverture.)

Mitteleuropa, meine Liebe…

Olivier Barrot sillonna les routes de Mitteleuropa dans les années 60 et 70, c’est-à-dire de l’autre côté du rideau de fer. Ce livre est un recueil des impressions ressenties et expériences vécues lors de ces voyages, agrémentées de références culturelles diverses que ce soit dans le domaine du cinéma, de la littérature, des arts plastiques ou de la musique. On retrouve, entre autres, Alexanderplatz d’Alfred Döblin pour Berlin (littérature) et The Third Man de Carol Reed pour Vienne (cinéma).
Le livre en soi propose une agréable lecture mais on n’en garde que peu après l’avoir refermé. C’est dommage car c’est une livre très fouillé malgré son petit nombre de pages. Pour qu’on puisse être sur d’en tirer le maximum des connaissances qu’il contient, il ne faut pas le classer dans sa bibliothèque avec les récits et romans mais sur les étagères destinés aux livres historiques et/ou de voyage où il peut être consulté à l’envi.

Ma note : 3,5/5

683px-Grossgliederung_Europas-en.svg.png

Advertisements

Deux messieurs sur la plage – Michaël Köhlmeir

Traduit de l'allemand (Autriche) par Stéphanie Lux,
Ed. Jacqueline Chambon, septembre 2015, 250 pages.


Lu le 16/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

9782330053093-2
En 1929, sur une plage de Californie, eut lieu la rencontre improbable de deux Anglais : Charlie Chaplin, le tramp des bas-fonds londoniens, et Winston Churchill, l’aristocrate qui allait bientôt sauver l’Angleterre de la barbarie nazie. Ils se découvrirent un ennemi commun : leur mélancolie, et décidèrent que chaque fois que l’un d’eux serait en proie au “chien noir”, nom que donnait Churchill à sa dépression, il appellerait l’autre à l’aide. Et c’est ce qu’ils firent. (Description par l’éditeur.)

Hormis leur nationalité britannique, rien ne prédisposait ces deux icônes de l’Histoire du XXe siècle de nouer une profonde amitié que seul la mort les sépara. Charlie Chaplin est un héros de mon enfance, c’est un des premiers artistes que j’ai fait découvrir à mes enfants très tôt dans leur vie. À l’instar de Camus, Chekhov, Bowie… il est un de mes guides spirituels, son portrait et des affiches de ses films égaient les murs de notre maison. C’est un génie humaniste/un humaniste génial qui a rendu le monde meilleur de son vivant et continue de le faire en nous donnant de l’espoir par le rire. Chaplin est intemporel, est universel. Mais il ne m’a jamais trompée, j’ai toujours su qu’il était un clown triste.
Ce qui est incroyable avec cette lecture est que j’ai redécouvert mon amour oublié pour Churchill. Je suis perplexe devant cet oubli. Cela fait plusieurs mois que Churchill se rappelle à mon bon souvenir : en voyage à Prague, en promenade un soir dans les rues alors désertes du quartier Malá Strana, je tombe un soir nez à nez avec son buste érigé à côté de l’ambassade du Royaume-Uni. L’inscription en tchèque sur le socle dit ceci : In the war the determination, in the loss the defiance, in the victory the generosity, in the time of peace the good will… Récemment, la série retraçant le règne de la reine Elizabeth II, The Crown, est arrivée sur Netflix. Et devinez qui en est un des personnages principaux ? Sir Winston Churchill, of course, incarné par le brillant John Lithgow.
Et voici que ce livre saute à mes yeux du tréfonds de ma bibliothèque me suppliant de le prendre dans mes mains. Oh, Michaël Köhlmeir, je viens de lire ce qui semblait être une histoire d’amitié entre deux hommes impliquant un chien qui se noie. Deux messieurs sur la plage ? Une véritable histoire d’amitié cette fois ? Je regarde plus attentivement la photo  de ces deux messieurs sur la 1re de couverture et mon coeur ne fait qu’un bond : c’est Churchill et Chaplin ! Tous les deux réunis sur un cliché photographique amateur, ne sachant pas trop comment prendre la pause, Charlie le grand comique, mime, maître de son corps et Winston, le héros de guerre, grand homme politique à l’éloquence et la réthorique légendaires, tous deux gauches sur cette photo ?

C’est le récit de la rencontre entre deux hommes qui n’avaient pas beaucoup de points communs mais qui étaient sur la même longueur d’onde. Ils ne savaient pas qu’ils se cherchaient mais ils se sont trouvés et ne se sont plus jamais quittés. Ils se sont vus l’un dans l’autre, comme dans leur propre reflet, car ils ont reconnu dans leur regard leur ennemi fidèle, le chien noir qui les hantaient quand ils étaient seuls, hors des feux des projecteurs. Michaël Köhlmeir prend de nouveau un chien comme allégorie de la dépression sourde, tenace, imbattable. En effet, elle est imbattable mais ce n’est pas pour cela qu’il faille s’avouer vaincu, Winston et Charlie s’étaient alliés pour lutter ensemble contre le chien noir. Tout comme ils ont combattu – chacun avec ses propres armes –  une autre figure de la noirceur la plus sombre de l’Histoire : Hitler en proie également aux prises du chien noir.

Mêlant faits réels et fiction, Deux messieurs sur la plage est un livre d’une complexité rare et passionnante.

Ma note : 5/5 – Coup de coeur !

Mon frère est parti ce matin… – Marcus Malte

…et nul ne sait où il est allé

Collection Folio, Gallimard, janvier 2012, 96 pages.

Lu le 17/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

product_9782070444731_195x320Chènevières, Saône-et-Loire. 1er septembre 1972. Charles B., cinquante et un ans, amateur de faits divers, décide de se retirer du monde et de s’enfermer chez lui. Il a organisé son ravitaillement quotidien – nourriture et journal local – avec son voisin. Il calfeutre les fenêtres de sa maison, verrouille les portes et est bien décidé à ne plus mettre le nez dehors jusqu’à sa mort. Pourquoi cet homme discret a-t-il agi ainsi? Tout le village s’interroge. Faut-il intervenir? (Description 4e de couv’.)

Va-t-on savoir pourquoi Charles B. s’est enfermé chez lui pour ne plus jamais remettre le pied dehors ? C’est la question que l’on se pose pendant tout le roman (bon, il est court, donc on ne se la pose pas pendant des jours, fort heureusement). Entre-temps, on assiste au curieux manège quotidien de Charles B. qui consiste à découper dans le journal local journalier le plus insolite des faits divers du jour et d’épingler la coupure de presse sur le mur fort mal éclairé de son salon. Simultanément, on se joint aux interrogations du la population du village où Charles B. habite et on aimerait bien savoir nous (moi) aussi. Quelques années passent, puis, sans crier gare, une vedette de la petite lucarne s’empare de cet étrange sujet déclenchant un cirque médiatique que l’on ne pourra plus stopper. Et tout ça bien avant que les réseaux sociaux ou encore les chaînes d’information continue existent, c’est dire.
Je ne peux en dire plus sans révéler toute l’histoire mais je peux affirmer que je me suis bien fait avoir. L’arroseur arrosé, bravo l’auteur 😉

Ma note : 3,5/5

La saison des ténèbres – Richard Bausch

Traduit de l'anglais (USA) par Jamila Ouahmane Chauvin, Collection Folio (Gallimard), juin 2004, 480 pages.

Lu le 17/11/16 dans le cadre de l’Objectif PAL

product_9782070315888_195x320
Le paisible comté de Fauquier croyait avoir exorcisé les démons racistes du vieux Sud. Et voilà que des lettres de menaces visent Edward Bishop, un quinquagénaire noir, ainsi que Nora Michaelson, la jeune veuve dont il garde le fils Jason. Mais Nora va bientôt découvrir que la violence a plus d’un visage, et que l’homme qu’elle a aimé cachait de lourds secrets… Lorsque des inconnus font irruption chez elle, savoir la vérité devient affaire de survie. Pour Jason et sa mère s’ouvre alors la saison des ténèbres. (Description en 4e de couverture.)

Bien que publié dans la collection blanche de Folio, La saison des ténèbres est un thriller/polar redoutable d’efficacité (polar car il y a le personnage très réussi du flic tourmenté).
On y retrouve les motifs immémoriaux du deuil, de la filiation, de la différence, du malentendu… avec pour thème central le mal sous ses diverses formes et son opposé, la résistance comme unique forme de lutte.

Ma note : 3,5/5

Idylle avec chien qui se noie – Michael Köhlmeir

Traduit de l'allemand (Autriche) par Stéphanie Lux,
 Ed. Jacqueline Chambon, avril 2011, 96 pages.

Lu le 11/11/2016 dans le cadre de l’Objectif PAL

29511914Quel petit ouvrage intriguant que celui-ci. À prime abord, il s’agirait de la relation entre deux hommes : le premier, le narrateur du livre, est un écrivain à la cinquantaine bien campée qui vit avec son épouse dans une maison au coeur des montagnes autrichiennes ; le deuxième, le Dr Beer, éditeur des livres du narrateur, est invité chez le couple pour travailler sur le manuscrit du troisième livre de l’écrivain. On comprend très vite que recevoir chez lui son éditeur met le narrateur franchement mal à l’aise, ne sachant pas s’il faut le tutoyer, l’appeler par son prénom et autres trivialités du genre. L’épouse du narrateur ne s’inquiète pas de ces formalités non essentielles, elle qui est tout occupée à transformer son salon en jungle tropicale. Bref, il est clair que l’arrivée du Dr Beer va bousculer les habitudes de vie du narrateur jusqu’à pousser celui-ci dans les retranchements les plus secrets de son âme.
Au détour des lignes, on se défait de l’impression que l’histoire concernerait une amitié naissante entre ces deux hommes car on s’embarque sur les chemins du deuil et de la perte, de la solitude et de la création, des questions autour de la parentalité et du couple à un âge où l’on n’en a plus l’habitude d’en parler. Et, enfin, de l’abnégation au service du sens de la vie, à un moment où on ne l’attendait plus, et qui va se manifester de la façon la plus inattendue qui soit jusqu’à former une idylle avec un chien qui se noie.

Ma note : 4/5

Léon et Louise – Alex Capus

Traduit de l'allemand (suisse) par Emanuel GÜNTZBURGER, 
Actes Sud, Lettres allemandes, septembre 2012, 316 pages.

Lu (06/11/16) dans le cadre de l’Objectif PAL

16033868Le jour des obsèques du grand-père, la famille est en train d’attendre le prêtre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, lorsqu’une petite dame énergique, portant un foulard rouge, s’approche du cercueil, pose un baiser d’adieu sur le front du défunt et, en souriant malicieusement en direction de l’assistance, actionne une vieille sonnette de vélo. Dans les premières rangées, on chuchote. Est-ce vraiment cette Louise ? Elle a donc osé ?
Léon et Louise n’ont pas vingt ans lorsqu’ils se rencontrent dans un petit village français vers la fin de la Première Guerre mondiale. Connus, reconnus, perdus de vue, séparés par les hasards de l’Histoire, les deux jeunes gens ne s’oublieront jamais. Avec un sens délicat du détail et un souffle narratif puissant et élégant, Alex Capus explore les ressorts complexes de deux existences. Surgissent alors le décor et l’ambiance des différentes époques durant lesquelles nous suivons les péripéties des deux héros : la Normandie pendant la Première Guerre ; Paris sous l’Occupation ; le Quai des Orfèvres et la Banque de France ; l’action du préfet de police pour cacher les archives relatives à l’immigration ; l’opération de sauvetage de l’or de la République… En réinventant la vie secrète de son propre grand-père sur plus de quarante ans, Alex Capus signe le roman d’un amour plus fort que le tourbillon de la vie, une irrésistible épopée qui a déjà séduit un grand nombre de lecteurs à travers le monde. (Description de l’éditeur.)

Ce que j’en ai pensé

Une histoire d’amour simple et complexe à la fois.
Simple car on ne courtise pas éternellement, on ne meurt pas de désir, on ne croule pas sous la passion. La rencontre de Léon et Louise se fait le plus simplement du monde, sur une route quelque part en Normandie, lui à pied et elle à vélo. C’est le coup de foudre mais ils ne s’en rendront compte qu’au fur et à mesure de leurs rendez-vous amicaux. Quand ils reconnaissent leur amour mutuel, cela ne donne pas lieu à un déferlement de vagues passionnelles. Et c’est tant mieux parce que histoire d’amour ne rime pas nécessairement avec romance. Je n’ai pas besoin de ressentir des palpitations cardiaques et avoir le souffle coupé pour apprécier l’étendue – plutôt la profondeur – de l’amour entre ces deux personnages.
Complexe car leur histoire d’amour va souffrir des événements et rebondissements de l’Histoire sans jamais verser dans la sensiblerie, le pathos ou le sentiment de persécution.  ll faut dire que l’Histoire a eu un malin plaisir à mettre des bâtons dans les roues de Léon et Louise entravant sérieusement le déroulement de leur histoire d’amour. En revanche, leur malheur est compensé par notre plus grand bonheur de lecteur, si j’ose dire, car on y apprend des tonnes. En effet, il n’y a pas beaucoup de romans où l’action se situe principalement au début de l’Occupation de Paris et met ainsi en lumière deux faits que j’ignorais jusqu’alors et pour lesquels j’ai retenu mon haleine : l’action du préfet de police pour cacher les archives relatives à l’immigration et l’opération de sauvetage de l’or de la Banque de France.
Finalement, Alex Capus nous livre une histoire d’amour originale où amour n’est pas obligatoirement synonyme de passion ni de possession où la jalousie n’a pas raison d’être et où la raison justement est partout et dont le rôle a été de si bien servir l’Amour.

Ma note : 4/5

Objectif PAL

Eh, oui, malgré toutes ces incroyables nouvelles publications littéraires, il ne faut pas dénigrer les anciennes qui nous attendent sagement sur les étagères de notre bibliothèque, sur un coin de table, sous le lit ou encore sur le repose-pieds dans le cabinet des WC !

À partir du mois de novembre, le temps de lecture sera donc en partie dévolu à la lecture de livres issus de cette PAL (pile à lire), laquelle est gargantuesque, titanesque, prométhéenne. Bref quasi insurmontable. Qu’à cela ne tienne, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et comme Rome ne s’est pas construite en un jour non plus, voici le détail de mes maigres tentatives visant à rendre cette PAL de taille plus humaine.

Une sale rumeur – Anne Fine
Léon et Louise – Alex Capus
Idylle avec chien qui se noie – Michael Köhlmeier
La saison des ténèbres – Richard Bausch
Deux messieurs sur la plage – Michael Köhlmeier
Mon frère est parti ce matin – Marcus Malte
Mitteleuropa – Olivier Barrot
The Remains of the Day – Kazuo Ishiguro
Je vous écris dans le noir – Jean-Luc Seigle
Réparer les vivants – Maylis de Kérangal
La meute – Yann Moix
L’extase totale – Norman Ohler 
La steppe – Salle 6 – L’évêque – Anton Tchékhov
Non lavate questo sangue. I giorni di Genova – Concita De Gregorio
Working Stiff – Judy Melinek
Monsieur Origami – Jean-Marc Ceci
The Door – Magda Szabó
The Handmaid’s Tale – Margaret Atwood
Simone, éternelle rebelle – Laurence Briand
D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan
Sukkwan Island – David Vann

 

Une sale rumeur – Anne Fine

Lu (01/11/16) dans le cadre de l’Objectif PAL

Éditions de l'Olivier, octobre 1998, 272 pages.

7864458On connaît la plume de Anne Fine comme étant celle tenant le journal d’un chat assassin ou narrant les aventures d’une certaine Mrs Doubtfire, mais on la connaît moins écrivant  de la littérature générale destinée aux grands enfants, en l’occurrence, les adultes.

Une sale rumeur met en scène Liddy, qui élève seule ses deux enfants, a rencontré un nouveau compagnon. Un homme vraiment bien, qui ne rate aucune petite fête familiale. À vrai dire, il n’a guère le choix : Liddy est quasiment mariée à ses trois sœurs – Stella, Bridie et Heather. Le bonheur. Jusqu’au jour où Stella, qui a eu vent d’une vague histoire de pédophilie au sujet de l’ami de Liddy, appelle Bridie. Celle-ci est catégorique : il faut alerter Liddy au plus vite. Mais Stella n’en est pas convaincue, Heather non plus. Leurs discussions s’enveniment, raniment les conflits de leur enfance, et finissent par faire exploser l’idylle familiale si bien scellée par des années d’hypocrisie. (Description par l’éditeur)
La rumeur n’est que prétexte finalement pour que chaque personnage révèle son visage au grand jour. C’est à se demander quel est le sens d’avoir une fratrie si c’est pour tenir des messes basses, fomenter des coups bas et poignarder dans le dos. Anne Fine décrit tous ces macabres rouages familiaux au travers de dialogues piquants où tous les personnages en prennent pour leur grade. C’est triste et jubilatoire à la fois.

Ma note: 4/5


					

Le garçon – Marcus Malte

Description par l’éditeur

legarconbando-l-572140Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. Le garçon est un être quasi sauvage, né dans une contrée aride du sud de la France. Du monde, il ne connaît que sa mère et les alentours de leur cabane. Nous sommes en 1908 quand il se met en chemin – d’instinct.
Alors commence la rencontre avec les hommes : les habitants d’un hameau perdu, Brabek l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l’amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis la guerre, l’effroyable carnage, paroxysme de la folie des hommes et de ce que l’on nomme la civilisation.
Itinéraire d’une âme neuve qui s’éveille à la conscience au gré du hasard et de quelques nécessités, ponctué des petits et grands soubresauts de l’Histoire, le Garçon est à sa façon singulière, radicale, drôle, grave, l’immense roman de l’épreuve du monde.


Ce que j’en ai pensé

J’ai lu ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2016 (#MRL16) sous l’égide de PriceMinister (Rakuten Group), livre sélectionné par Moka du blog d’Au milieu des livres. Je les remercie vivement donc ainsi que Zulma Éditions pour la copie papier de ce bijou de la littérature française contemporaine. Car, effectivement, il s’agit d’une pépite, d’un joyau, d’une gemme… bref, de la perle rare de cette rentrée que les critiques littéraires tous azimuts à l’exception de quelques esprits éclairés semblent avoir oubliée de lire avant que ce livre atypique ne décroche fin octobre le prestigieux Prix Femina 2016. Depuis fleurissent partout sur le Web des avis dithyrambiques à la surface desquels on sent effleurer la consternation éprouvée par leurs auteurs de n’avoir pas su prêter attention au garçon plus tôt.

Car, ce garçon, on ne peut le voir si on ne le découvre pas. C’est un Vendredi des temps modernes, d’un monde en ébullition dont il n’a pas conscience ayant pour seule compagne la voûte céleste immense, perdu dans les limbes de la Provence.
Ce garçon, on ne connaît ni son âge ni son apparence, on ne sait que de lui qu’il porte sur son dos sa mère mourante, laquelle… meurt finalement. Cet être était son seul univers humain, car, des hommes, il n’en connaît pas ; à l’exception de ce colporteur qui s’était perdu aux confins de leur cabane et dont il avait humé les effluves laissées par son passage, longtemps après qu’il eût quitté les lieux.

Au décès de sa mère, le garçon quitte son nid et part à l’exploration de la vie. De sa vie. On ne saura rien de ce qu’il ressent car le garçon ne parle pas. Il connaît le son de la voix humaine, des flots sonores qui sortaient des tréfonds du corps de sa mère chaque soir quand la nuit fût noire et totale, mais du sens des paroles, il ne sait rien.
Malgré ce défaut de langage à cause duquel le garçon ne dit jamais rien, Marcus Malte réussit à nous impliquer dans la quête d’apprentissage du garçon. À nous émouvoir surtout de ce que le garçon découvre, de ce qu’il est, de ce qu’il devient. L’auteur tisse au fil des pages un roman initiatique inédit en racontant trente années – de 1908 à 1938 – dans l’existence de ce garçon sur la découverte de sa propre vie – et donc du monde -, à travers de tout ce qui lui donne du sens malgré l’absence de parole :  la beauté, le rire, l’amour, la chaleur humaine, le plaisir charnel, la littérature, la musique… mais aussi en exhumant l’absurdité de la Vie en la cruauté cachée en toute chose, la violence inattendue et inexpliquée, la folie meurtrière incontrôlable, l’implacable marche du monde vers l’annihilation insensée, l’avilissement inévitable de la condition humaine.

Un matin il suit le cours d’un ruisseau et bientôt le ruisseau devient rivière et le garçon emprunte son lit et à midi il s’engouffre avec elle dans une brèche pratiquée au milieu d’un gigantesque massif rocheux. Marchant sur des galets laminés par un courant vieux de cent mille millénaires. L’eau est claire et glacée, elle lui monte aux chevilles, aux mollets, à la poitrine quelquefois quand les parois du canyon se resserrent, et alors le garçon en a le souffle coupé et il continue d’avancer la bouche grande ouverte en portant sa sacoche au-dessus du crâne pour la garder au sec. S’il lève les yeux à cet instant il n’aperçoit qu’une lézarde bleue au plafond : c’est là toute la dimension du ciel, la part octroyée par l’ombre à la lumière.

Sur le plan de l’écriture, il y a longtemps, bien longtemps, que la littérature française contemporaine ne nous a pas doté d’un roman de cette facture-là. Celle où le style prévaut sur l’intrigue, celle où le style est tout.
J’ose l’affirmer : le style de Malte est le digne héritier incontestable du style flaubertien auquel on pourrait accommoder une touche proustienne pour l’évocation de réminiscences immémoriales longtemps oubliées.
Albert Thibaudet, un des critiques littéraires les plus influents entre les deux guerres, qui aimait les livres mais plus encore les écrivains, écrivait sur Flaubert qu'”en matière de style, il ne croit pas à des dieux, mais à un dieu. (..) Il n’existe pour chaque idée, pour chaque vision, qu’une façon parfaitement juste de l’exprimer et il faut chercher jusqu’à ce qu’on l’ait trouvée. Alors cette idée et cette vision deviennent quelque chose de définitif et d’éternel, comme l’âme individuelle en union avec Dieu”.

Cette description sied à l’éblouissement qui émane de votre écriture, Monsieur Malte.
Sans l’ombre d’un doute, le grand Flaubert y aurait consenti.

coup-de-coeur

Zulma Éditions
EAN: 978-2-84304-760-2
Parution: 18/08/2016
544 page

challenge12016br logo_rentreelitteraire