Les forêts profondes – Adrien Absolu

Description par l’auteur

9782709658652-001-x_0« Fin décembre 2013, un garçonnet du bout du monde décède de symptômes qu’on associe trop vite à une dysenterie. Tout le monde ignore que, dans un coin de forêt reculé de la Guinée, le virus Ebola vient de prendre sa première victime en Afrique de l’Ouest. C’est là que mon récit démarre : dans le village de Meliandou. Douze mois plus tard, le virus Ebola a touché à la postérité : celle qui s’offre aux grandes calamités, qui, par l’émotion qu’elles suscitent, marquent l’opinion toujours et parfois une époque. Entre temps, l’épidémie Ebola a fait 10 000 morts. Pendant les douze mois de l’année 2014, le temps a été comme suspendu en Guinée, dans une sorte d’état d’urgence sanitaire, où ce sont les humanitaires (MSF, OMS) et les laboratoires de biosécurité qui ont dit ce qu’était la Loi. Pour limiter les infections, on a donc cessé de se serrer la main pour se saluer, d’acheter sur les étals marchands de la viande de brousse boucanée, et même d’aller à l’école. On a pourtant continué à vivre. Et bientôt les légendes de la forêt sacrée et les rites des ancêtres sont venus concurrencer les grands axiomes de la santé publique, dans un inévitable choc des cultures. Ce récit, écrit entre Paris et Conakry, relate ce qui s’est réellement passé en Guinée en 2014. Et qu’on n’a jamais lu. »

Ce que j’en ai pensé

L’auteur de ce livre est ce qu’on appelle un « humanitaire ». Il fait partie de ces hommes et femmes qui partent dans des contrées hostiles pour porter de l’aide. Ca, c’est pour la description plus que succincte et forcément réductrice. La version plus longue nous apprend qu’Adrien Absolu est chef de projets Santé et Protection sociale à l’Agence française pour le développement (AFD). Depuis son bureau à Paris principalement et sur le terrain également, il veille sur la qualité de la mise en œuvre des projets de développement, financés par la France, dans divers pays du tiers-monde dont la Guinée. Ce petit pays de l’Afrique de l’Ouest tient une place particulière dans le portfolio des projets sous sa gestion dont notamment en 2012 un projet de renforcement de l’offre de soins. « L’AFD mettait 10 millions €, l’UE 20 millions, soit le budget annuel du ministère de la Santé guinéen. L’idée était de concentrer les efforts sur une région : la Guinée forestière, très enclavée, très éloignée de la capitale, soumises à de fortes tensions depuis plusieurs années, du fait de sa situation frontalière avec le Liberia, la Côte d’Ivoire et la Sierre Leone, ravagés par des guerres civiles. La région a accueilli beaucoup de migrants, de réfugiés, des milices. Les indicateurs de santé sont parmi les plus mauvais du monde.[1] »

C’est précisément dans cette Guinée forestière, region reculée où l’offre médicale est une des plus réduites du continent qu’éclate l’épidémie d’Ebola en décembre 2013. Ce qui rend tout plus difficile. La prise de conscience d’abord de la survenue de décès rapides et, ensuite, de la propagation exponentielle du virus d’Ebola qui ne se limite plus à rester circonscrit à un territoire donné, s’éteignant d’habitude comme un allumette consumée. Ce n’est que quand des cas se déclarent au Sierra Leone voisin qu’on se rend compte que cette fois-ci le virus ne se comporte pas comme il le fait d’ordinaire. C’est alors le branle-bas de combat de l’urgence sanitaire, Il faut éradiquer cette épidémie d’Ebola anarchique au plus vite. L’avenir de l’humanité est en jeu. On a déjà quatre mois de retard.

Entrent sur scène tous les grands pontes de la santé publique internationale et de l’humanitaire : l’OMS, MSF, etc. La politique est agressive. On débarque en combinaison stérile et étanche dans des villages frappés par Ebola, enfouis au cœur de la forêt guinéenne, dont les noms ne figurent même pas dans mon atlas de salon, et on prend le taureau par les cornes : cadavres emballés dans des sacs noirs étanches et jetés dans une fosse commune où ils sont brûlés ; évacuation manu militari des malades, posés sans ménagement sur des civières branlantes où ils sont emballés comme des bonbons afin d’éviter toute autre contamination. Dans les deux cas, le logement et les affaires du malade/mort sont détruites par le feu et ses proches et contacts placés en quarantaine dans des campements inexistants la veille.
Or, vu sa létalité, faut pas badiner avec Ebola, me diriez-vous. Oui, mais, cette prise en charge agressive peut être acceptée dans nos pays où la chose scientifique est établie et les mesures d’hygiène comprises. Mais, au fin fond de la Guinée, la population comprend-elle ce qui lui arrive ? Bien qu’on ne se l’explique pas, la maladie portée par Ebola peut être vue comme une calamité divine alors que les mesures sanitaires d’urgence sont plutôt interprétées comme des tentatives d’invasion belliqueuse.

C’est ce que le récit point toute au long de cette triste épopée : le fossé d’incompréhension entre notre monde aseptisé, scientifique, hygiéniste, à l’eau potable coulant au détour d’un robinet et à la lumière au bout d’un interrupteur et, ce monde-là, celui des « villages de Guinée, (..), [qui] ont conservé l’aura du temps suspendu et maintenu le respect des rites et des ancêtres qui s’accommodent à merveille d’une vie tournant au ralenti, sans l’électricité, sans le bitume, où les fêtes valent le détour, celles de la récolte d’octobre, où l’on sert aux moissonneurs un festin de riz, de poulet et de viande boucanée, avec le même sentiment du devoir accompli qui parcourait les soirs de fauche les grandes tablées du Gâtinais, où l’âme replète, on trempait son pain dans des assiettes de vin, ou de lait pour les enfants. Bref, une vie paysanne, sage, immuable, répétitive et satisfaisante pour qui a son lopin et aime ses habitudes. »
Sans compter les rivalités internes entre les organismes humanitaires et institutions internationales sous la gouverne des pays occidentaux (qui aura le meilleur vaccin le plus vite ? Hein, qui ?).
Or, la volonté d’éliminer Ebola au plus vite n’a pas supprimé l’émergence des maladies habituelles. Ce n’est pas parce qu’Ebola a débarqué que le paludisme, le diabète, ou même la grippe sont partis en vacances, bien au contraire. On oublie de soigner tout ça et on meurt inutilement d’une affection traitable par faute de soins. Une ineptie humanitaire que ce livre met aussi en lumière.

Ayant récolté entre 3000 et 4000 documents sur l’épidémie Ebola de 2014, Adrien Absolu nous en fait son récit précis et argumenté et livre ainsi sa vision du combat de son éradication.
On a failli perdre la bataille.
La prochaine fois qu’Ebola ressurgira (ne nous leurrons pas, cela se reproduira), espérons que tous les grands pontes de l’aide sanitaire internationale (lisez : les autorités gouvernantes) auront lu le livre d’Adrien Absolu.

Ci-dessous, un extrait du livre résumant un peu l’esprit de ma chronique :

Ce jour-là paraît dans Le Monde, rubrique « Idées », l’opinion la plus stupéfiante qu’il m’ait été donné de lire de toute l’épidémie, sur les trois ou quatre mille documents que j’ai pu avoir entre les mains. Elle est signée d’un économiste, du moins se présentant comme tel, Louis Marsan-Masnières. Je découvre le jour où j’écris ces lignes qu’il tient un blog, louismarsan.fr, à l’interface désuète, compilation de billets consacrés à la dette publique et à la crise grecque, parsemés d’équations impossibles, et j’ai toujours peine à comprendre comment les équipes du Monde en charge de monter ces pages ont pu offrir trois colonnes à cet holibrius. Intitulée « Pour plus d’efficacité dans la lutte contre Ebola », je ne peux évidemment pas retranscrire in extenso sa tribune, mais en voici les « meilleures feuilles » comme on dit. Nous proposons l’idée d’une création de points de fixation des aides, sous la forme de zones franches transfrontalières destinées […] à accueillir et à soigner la population infectée par le virus. Celles-ci jouiraient pour une durée déterminée d’une totale autonomie, elles seraient, pour éviter toute équivoque, placées sous mandat onusien, et bénéficieraient de la protection d’une force armée internationale, dotée de pouvoirs de police étendus. Des structures médicales légères […] seraient dans un premier temps mises en place, avec l’envoi d’un très grand nombre de volontaires médicaux venant des pays développés et bénéficiant d’un statut avantageux d’expatriés […], ce qui impose de ne pas trop regarder à la dépense. […] On trouvera sans problème dans les pays industrialisés les compétences managériales et logistiques nécessaires à la réalisation de ce genre d’opération, pour peu qu’on accepte d’y mettre le prix. […]. La dimension médicale initiale des zones franches pourrait être le prélude à un développement urbain plus conséquent, toujours avec assistance internationale, et un agrandissement de la palette des activités. Déploiement de casques bleus, médecins européens payés vingt fois le SMIC pour fermer les paupières des morts d’Ebola, encadrés par des diplômés d’écoles de commerce et coachés par des consultants de KPMG ou d’Ernst&Young, contrats juteux pour Bouygues ou Vinci ; voilà la grande Idée de Louis Marsan-Masnières, et l’on n’aura même pas en rêve posé la première pierre de cette zone franche que le virus aura déjà foutu le camp trois cents kilomètres plus loin.

Laissons le Pr Olivier Bouchard, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Avicenne, répondre à la mégalomanie triomphante de LMM, dans un éloge du pragmatisme et presque de la décroissance, paru dans une publication confidentielle, La Lettre de l’Infectiologue : Ce ne sont pas les anticorps monoclonaux de ZMapp® (anecdotiquement utilisés et sans preuve de leur efficacité), ni même les sérums de convalescents et encore moins les futurs inhibiteurs d’ARN polymérase qui vont infléchir la mortalité d’Ebola. À l’inverse, une bonne vieille « réa » de soluté hydroélectrolytique, même accrochée à un clou sous une tente de fortune, mais largement accessible, ferait chuter la mortalité de 70 à 20 %.

trbreallylike

JC Lattès
EAN: 9782709658652
Date parution: 05/10/201
200 pageschallenge12016br

[1] http://www.lalsace.fr/actualite/2016/08/22/adrien-absolu-cultive-le-virus-de-l-alterite

Advertisements

One thought on “Les forêts profondes – Adrien Absolu

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s